Dietrich Fischer-Dieskau

Dietrich Fischer-Dieskau

Il y a huit ans, le vendredi 18 mai 2012, allumant la radio pour écouter les nouvelles, une annonce douloureuse – le décès de Dietrich Fischer-Dieskau – signifia pour moi la fin d’une époque : la mort de celui qui, dès mes années d’adolescence, avait enchanté mon univers artistique par la beauté unique de son timbre clair, chaud et expressif, par l’intelligence de ses interprétations toujours éblouissantes de justesse et d’imagination artistiques, par cette passion pour la poésie allemande qu’il semblait connaître comme s’il en avait été à lui tout seul tous les auteurs, par sa prestance intimidante, par ce regard malicieux qui parfois – souvent – illuminait son visage concentré…

Il était parmi les artistes en activité à l’époque de mes jeunes années celui qui m’avait le plus fasciné, le plus relié à ces musiciens allemands d’autrefois que j’adorais, les Furtwängler, Schnabel, Busch… qui, incarnaient au plus profond d’eux-mêmes la culture allemande, pour qui la musique avait vocation à nourrir et à élever l’humanité, et dont l’esthétique d’interprète correspondait exactement à ce que j’attendais. Mais lui était vivant ! Sa technique moderne gommait certains défauts des chanteurs passés sans en altérer l’esprit. Il était pour moi la synthèse parfaite du « monde d’hier » et du monde d’aujourd’hui.

C’est son enregistrement des Dichterliebe (les Amours du poète) qui me le fit connaître lorsque j’avais treize ans. J’avais entendu auparavant ce cycle schumanien par un autre chanteur – émérite pourtant – mais je m’étais ennuyé et j’avais conclu, avec l’assurance brutale de l’adolescence, que le Lied ne m’intéressait pas. L’écoute par hasard quelques mois plus tard à la radio de l’interprétation de Dietrich Fischer-Dieskau me bouleversa aussitôt. Un nouveau monde musical s’ouvrit tout à coup à moi et je devins immédiatement un amoureux du Lied que je découvris avec lui et avec un bonheur sans cesse renouvelé par les émerveillements successifs qu’il faisait naître en moi. Naturellement, en dehors de cet univers, ses Bach, Mozart, Wagner, Mahler, Strauss… me ravirent également tout autant car il était partout exceptionnel.

Et en réécoutant aujourd’hui ses Dichterliebe, j’ai ressenti, comme à chaque fois, l’ivresse qui s’était emparée de moi il y a quarante ans.

Frédéric Boucher, 18 mai 2020