Il y a 60 ans disparaissait Clara Haskil

Il y a 60 ans disparaissait Clara Haskil

Née en 1895 à Bucarest, la jeune Clara Haskil, initiée très jeune au piano où elle manifeste immédiatement des dons étonnants, part à l’âge de sept ans, avec son oncle, étudier à Vienne chez un professeur renommé. Trois ans plus tard, toujours accompagnée de son oncle, elle arrive à Paris avec une lettre recommandation pour Gabriel Fauré, directeur du Conservatoire de Paris, qui l’inscrit chez Joseph Morpain dans les classes préparatoires qui existaient alors. Deux ans plus tard, elle est admise  dans les classes supérieures. Fauré la confie à un tout jeune professeur de trente ans, nommé juste une semaine plus tôt, il s’appelle Alfred Cortot. Souvent absent en raison de ses tournées de concerts, inexpérimenté en matière d’enseignement, Cortot par ailleurs peu attirée par cette petite fille renfrognée la laisse à son assistant. Ce n’est qu’à la rentrée suivante qu’il perçoit les talents exceptionnels de sa jeune élève et s’intéresse alors vivement à elle au point de commettre une maladresse en fin d’année : il demande à ce qu’on ne lui donne pas le premier prix afin qu’elle puisse étudier une année de plus avec lui. La jeune adolescente vit très mal cette décision. Un an plus tard, en juin 1910, elle se voit enfin décerner, à quinze ans, le Premier Prix.

Les premiers concerts sont des triomphes. Toutefois, bien que la critique soit dithyrambique, sa carrière ne démarre pas vraiment. A cela plusieurs raisons : des problèmes de santé d’une part qui vont jalonner son existence, et pour commencer une scoliose soignée à Berck pendant quasiment toute la durée de la première guerre mondiale puis une congestion pulmonaire au début des années 20… ; une exigeance envers elle-même d’autre part qui, en ces années où elle débute sa carrière, la dessert souvent. Il n’est pas rare en effet qu’elle envisage l’annulation d’un concert avec orchestre le matin même d’une représentation ou qu’elle disparaisse après un récital dès la dernière note jouée, laissant les organisateurs seuls au cours des réceptions organisées en son honneur. Tout cela n’incite pas les sociétés de musique à l’engager. Au milieu des années 20, Alfred Cortot, désolé de la voir si peu programmée, la recommande à son agent Charles Kiesgen. Ce dernier doit composer avec l’attitude peu coopérante de la jeune pianiste qui souffre d’un manque de confiance en elle très handicapant. Elle réussit malgré tout à donner quelques concerts ici et là, mais la plupart ne sont pas rémunérés. C’est à cette époque qu’elle rencontre la Princesse de Polignac, laquelle, au début de 1936, lui présente son compatriote, le pianiste Dinu Lipatti venu à Paris étudier avec Cortot. Une amitié réciproque va naître aussitôt mais non exempte de complexes car elle se sentira toujours inférieure à lui bien qu’il la soutienne et l’encourage comme un frère.

Durant la Seconde guerre mondiale, Clara Haskil est hébergée à Marseille par la comtesse Pastré. Souffrant de violents maux de tête et de problèmes de vue, elle consulte en 1942 un jeune médecin promu à un grand avenir (le Professeur Hamburger deviendra un spécialiste du rein) qui diagnostique une tumeur à l’hypophyse. L’opération indispensable est organisée dans des conditions compliquées. De nombreux donateurs réunissent une somme d’argent conséquente, on choisit pour chirurgien l’assistant du célèbre Clovis Vincent qui, cinq ans plus tôt, avait opéré Ravel sans succès cependant, et on obtient un laisser-passer afin qu’il puisse franchir la ligne de démarcation. L’intervention peut avoir lieu. Ne disposant pas d’anesthésiant, on injecte dans le cerveau de la malade de la cocaïne à intervalle régulier au cours des quatre heures que dure l’opération afin que Clara Haskil, quoique parfaitement consciente, ne souffre pas. Heureusement tout se passe au mieux, c’est une réussite. Peu de temps après la fin de sa convalescence, elle échappe de justesse – et grâce à l’intervention de la comtesse Pastré – à une rafle organisée par la police française. Son entourage se démène pour la faire émigrer en Suisse. Malgré de multiples objections jusqu’à la veille départ et qui angoissent ses proches, elle consent enfin à partir et arrive à Genève cinq jours avant l’arrivée des Allemands à Marseille. En Suisse, Clara donne quelques concerts, en annule certains.

Ce n’est qu’au lendemain de la libération que les engagements en Suisse, en Hollande, en Italie et en Espagne la font connaître du grand public et des grands interprètes du moment. Au cours des quinze années qui lui restent à vivre, elle va jouer avec Casals, avec Grumiaux (leurs séances de sonates sont restées dans la légende) et sous la direction des plus grands chefs : Kubelik, Karajan, Celibidache, Munch, Monteux, Fricsay, Ansermet, Sawallich, Guilini… La France ne semblant pas s’intéresser à elle, de généreux mécènes vont louer pour elle la salle Gaveau à Paris et organiser une publicité conséquente : son récital du 18 décembre 1951 est un triomphe. Dans le Figaro, Bernard Gavoty écrit « un jeu tout en finesses, une gamme de nuances d’une étendue restreinte et qui donne cependant l’illusion d’être vaste grâce au dosage des contrastes. […] Sans beaucoup de pédales ni guère user des bras comme des leviers naturels, par le seul jeu des doigts et des poignets, souples comme des couleuvres, elle nous enchante. […] Elle ne brille pas, elle rayonne. […] Qu’attendent nos associations pour engager Clara Haskil ? ». Aussitôt des contrats arrivent, ainsi qu’elle l’écrit elle-même trois semaines plus tard à Bernard Gavoty dans une lettre de remerciement très touchante : « Permettez-moi de vous adresser ces quelques mots pour vous tenir au courant des effets miraculeux de votre article si amicalement favorable et élogieux. La Société des Concerts m’a déjà fait une offre d’engagement et l’orchestre Lamoureux a suivi dans la même louable intention ! Je vous dois entièrement ces bonnes dispositions des orchestres parisiens et je tiens à vous en dire ici mes plus chaleureux remerciements et toute ma très vive reconnaissance. » En 1953, elle reçoit le Prix Charles-Cros pour son enregistrement de la sonate en si bémol de Schubert. Elle doit désormais assurer près de soixante-dix concerts par an, parcourt l’Europe, tourne aux Etats-Unis. Mais de plus en plus fatiguée, Clara Haskil voit sa santé décliner : nouvelle congestion pulmonaire, incidents cardiaques…

En novembre 1960, elle enregistre avec Igor Markevitch les concertos 20 et 24 de Mozart. Le 6 décembre, elle se rend en Belgique pour un concert de sonates prévu le 8 avec Arthur Grumiaux. Devant le grand escalier de la gare de Bruxelles, elle refuse avec énervement la main que lui tend Madame Grumiaux, rate la première marche, ne parvient pas à s’agripper à la rampe et tombe la tête la première. Faux pas ou malaise ? La question ne sera jamais résolue. « Heureusement mes mains n’ont rien » parvient-elle à dire. Transportée d’urgence à l’hôpital Saint-Gilles, elle souffre d’une fracture du crâne et meurt quelques heures plus tard, le 7 décembre vers une heure du matin, des suites d’une hémorragie intracérébrale. A Radio-Lausanne, Alfred Cortot, alors âgé de quatre-vingt-trois ans, lui adresse, dans son style si personnel, un hommage particulièrement émouvant.

Le piano de Clara Haskil est reconnaissable entre tous : un sens rythmique et un art du phrasé rendent son jeu vivant et chantant, une souplesse exceptionnelle lui confère une sonorité lumineuse, un refus du pathos donne à ses interprétations une simplicité et un naturel qui s’accordent merveilleusement à la musique de Mozart et de Schubert notamment.

Ses enregistrements des concertos de Mozart avec Fricsay et ceux avec Markevitch, ses disques de sonates pour violon et piano de Mozart et l’intégrale de celles de Beethoven avec Arthur Grumiaux demeurent des références inestimables. Ils sont tous disponibles en CDs.

A l’occasion des soixante ans de sa disparition, un DVD Le mystère de l’interprète retrace sa vie et sa carrière avec des réflexions intéressantes de personnalités du monde musical. Une courte séquence filmée – la seule qui existe à ce jour – nous la montre à la fin de sa vie dans le jardin de la propriété de son ami Charlie Chaplin. Quelques enregistrements inédits complètent le DVD.

Frédéric Boucher, pour le bulletin de l’AMAH, 13 décembre 2020